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Meurtres exquis à la librairie du Monde libertaire

Paco

mardi 28 mars 2017, par ps


Avec Meurtres exquis à la librairie du Monde libertaire, Jean-Marc Raynaud signe un polar étonnant. Une histoire où les services secrets de la Fédération anarchiste se montrent bien plus efficaces que la maison Poulaga…

Quand il n’écrit pas de lettre ouverte aux maîtres du monde, quand il n’héberge pas de terroriste de trois ans, quand il ne lance pas un pertinent appel à l’unité aux anars de tout poil, quand il ne parle pas de l’école libertaire Bonaventure qui a poussé au fond de son jardin, quand il n’est pas pendu au téléphone pour faire tourner les éditions Libertaires (80 titres au catalogue), quand il n’aligne pas des kilos de moules sur une planche pour une églade fraternelle, quand il ne promène pas la fidèle Bouillotte sur la plage de Chaucre, quand il ne s’amuse pas à nous faire peur avec ses vieilles artères, Jean-Marc Raynaud passe de belles heures à écrire des livres.

Dans les années 80, Manuel Vasquez Montalban avait plongé le détective barcelonais Pepe Carvalho dans les entrailles du PCE pour son roman Meurtre au comité central. Changement de latitude avec Meurtres exquis à la librairie du Monde libertaire. Jean-Marc Raynaud vient en effet de lancer Ed Merlieux et Ted Chaucre, deux détectives des services secrets de la Fédération anarchiste, sur trois meurtres survenus chez Publico, la librairie du Monde libertaire (hebdo de la Fédération anarchiste - FA).

Comme dirait quelqu’un que je connais bien, c’est peu dire qu’il y avait un sacré bazar chez les zanars ce fameux 27 septembre 2008 vers 17 heures. À vue de nez, tout devait bien se dérouler pendant la rencontre organisée avec l’auteur du livre Les Égorgeurs, un document redoutable sur la guerre d’Algérie publié en 1961 et aussitôt interdit. Benoist Rey, 70 ans, 1,93 mètre, 130 kilos boubou compris, était attendu pour présenter un coffret réunissant Les Égorgeurs, Les Trous de mémoire 1 & 2 et son dernier volume, Mieux vaut boire du rouge que de broyer du noir, un recueil de recettes de cuisine et de bonnes adresses pinardières. La révolution sera festive ou ne sera pas.

C’était sans compter sur une irruption d’événements déroutants et pas très catholiques. Dans la série noire des cadavres exquis, un lieutenant de la division nationale anti-terroriste (DNAT) a ouvert le bal en se prenant deux balles en pleine tête. Il avait infiltré la Fédération anarchiste dans l’espoir d’y trouver des gens d’ETA. Au cœur de la mêlée, le général Maxime de Bonnefieu (qui commandait le commando de choc où Benoist Rey était infirmier) s’est écroulé avec la nuque à l’équerre, une de ses spécialités en Algérie. Enfin, l’évêque Eberhardt von Steinberg (aumônier militaire dans la légion Kondor qui avait béni les avions qui ont rasé Guernica) est retrouvé le cœur perforé par une baleine de parapluie dans les chiottes (fermés de l’intérieur) de la librairie fréquentée par une foule d’habitué-e-s, dont Jacques Tardi et Michel Ragon.

Fichue mélasse pour les flics qui passent sur le gril une grosse brochette de militant-e-s anars présumé-e-s coupables. C’est dans l’air de tous les temps. Un méli-mélo qui conduit illico presto la sinistre de l’Intérieur à envisager la dissolution de la Fédération anarchiste pour conjurer le spectre d’un complot anarcho-autonome. Air connu. Admettons qu’il n’est pas facile de trouver un semblant de logique dans ces trois affaires embrouillées qui alignent trois des cibles favorites des anars : les flics, les militaires et les curés. Les anars seraient-ils assez cons pour commettre des crimes dans leurs propres locaux ? L’enquête est confiée à deux femmes qui pataugent lamentablement bien que pas nées de la dernière pluie de chevrotine. La commissaire a été sympathisante de l’Organisation communiste libertaire lorsqu’elle étudiait le droit à Toulouse. Quant à la juge, elle a su manier le cocktail molotov avec la Ligue communiste, ancêtre de la LCR, au début des années 70.

Ne voulant pas attendre niaisement que la foudre leur tombe dessus, les anars s’organisent. Après un meeting unitaire houleux, les services secrets de la FA sont mis sur le coup pour sortir de taule au plus vite les camarades placés en garde à vue. Nous sommes en mesure de révéler ici que, grâce à saint Bakounine et à quelques méthodes expéditives, les trois dossiers n’alimenteront pas les prochains épisodes de Cold Case. Mais que l’on ne compte pas sur nous pour dénoncer les coupables (même si aucun n’est anarchiste). Disons seulement qu’il faut toujours se méfier des apparences… et parfois de ses amis.

Avec humour, Jean-Marc Raynaud en profite pour nous immerger dans l’univers anarchiste, son histoire, ses querelles fratricides (les entourloupes d’un quarteron de « cosaques marxistes libertaires » ne sont pas digérées), ses lieux, ses personnages. Ce roman à clef met en scène des doubles de personnes réelles. Cent cinquante sont citées, avec ou sans pseudo transparent. Pour faciliter le décodage de cette private joke, une vingtaine de caricatures dessinées par Jean-Charles Vincent ponctuent les pages. Les intéressé-e-s apprécieront, mais, que l’on se rassure, nul besoin d’avoir des décennies de cotisations à la FA derrière soi pour déguster ce polar croustillant comme un pavé à la sauce oléronaise.

Paco


Voir en ligne : Sur le site des Editions Libertaires