Les billets de Jean-Marc

Ma première nuit en prison

J’ai toujours été la honte de la famille. Tous et toutes ont fait de la prison. Pour leurs idées. Moi, jamais. Tout juste quatre jours et quatre nuits de garde à vue anti terroriste pour avoir, pendant trois ans, scolarisé (à l’école libertaire Bonaventure) et hébergé (chez nous) le fils de militants d’ETA. Au seul motif que les enfants ne sont pas responsables de leurs parents.

Je reviens de Réau. Une tôle toute neuve entre Paris et Melun. ¾ d’heure de RER (si on prend le bon wagon). Une gare au milieu des champs. Même pas un troquet. Une demi heure à pince pour rejoindre la prison. Pas une pancarte indicative. Une grosse pustule de béton et de grillages au milieu des champs. La cohorte ordinaire des bronzés et autres voilées avec des flopées de mômes. Nous étions les seuls blancs. Eux venaient pour un parloir d’une heure. Nous pour une UVF (Unité de vie familiale) d’une journée et d’une nuit. Nous étions « invités » par les parents de notre petit basque. Et oui, invités. Le petit n’allant pas fort, il nous fallait discuter longuement avec ses parents. D’où l’acceptation de leur invitation. Celle de « grands chefs » de l’ETA entôlés depuis treize ans. Impossible de refuser.

Je passe sur les détails habituels. Contrôles. Fouilles. Inspections…des fois que. Depuis treize ans, lors d’innombrables parloirs on est habitués à tout cela. Mais c’est usant. Car ça dure une heure ou deux. Et on n’a plus vingt ans. Alors, rien dans les mains, rien dans les poches, tout dans la tête. Comment vous appelez vous ? Michel Bakounine. Passez ! Of course, on leur balance nos vannes habituelles. Merci, jeune homme. Ils ne supportent pas mais ils ont encore un peu de respect pour nos cheveux blancs. Bref.

Les UVF (Unité de vie familiale) existent depuis une dizaine d’années. Ce sont des appartements (avec cuisine, salon, chambre) à l’intérieur de la prison. Cela permet (une fois par mois) de maintenir une vie de couple et de recevoir la famille. C’est une excellente idée mais qui ne se matérialise que dans quelques rares prisons.

Une journée et une nuit à discuter. De tout. Du petit. De politique. Je n’ai pas regardé une seule fois ma montre. Mais, putain, les matons qui passent de temps à autre. Et qui font tout pour te pourrir la vie. Tu as droit à ce qu’ils te fournissent un appareil photo numérique. Mais la batterie est déchargée. Tu as droit à regarder des DVD. Mais il n’y a pas le fil adéquat. Tu as droit à, mais… Minable. Stupide. Méchant… Mais systématique. Une logique.

Les détails qui tuent. Pour notre UVF de fin février 2017, les camarades avaient cantiné en novembre 2016. Dans les UVF on fait la bouffe, mais il faut la payer. Du genre une salade, 5,50 €. Et il manque toujours quelque chose. D’essentiel.

Of course, je ne regrette rien de ma première nuit en prison avec Mikel Albizu (Antza) et Maixol Iparraguirre (Anboto). Mais, putain, j’en ais pris plein la gueule. La prison, dans les conditions actuelles, pour des longues peines de plusieurs décennies, relève de la peine de mort. Les politiques y côtoient les voleurs de poules, les malades mentaux (les ¾ de la population carcérale) et les barbus. À Réau, les basques ont fait alliance avec les gitans contre ces engeances. Question de survie.

Je ne sais comment les camarades font pour tenir le coup. À ma deuxième nuit en prison je crois que j’aurais hésité. Pas longtemps. Entre me suicider et tuer un maton.

Lors de toutes les révolutions, on commence par ouvrir les prisons. C’est une bonne chose car les trois quarts des gens qui y sont n’ont pas lieux d’y être. Reste le problème des nuisibles fondamentaux. Comment les empêcher de nuire ? C’est un débat qu’il faut avoir. Sereinement. Et en toute connaissance  de cause. Mais, quoi qu’il en soit, Ni dieu, Ni maître, Ni prison !

Février 2017, Jean-Marc Raynaud


L’interviou de Jean-Marc à La Raison

La Raison : Pourrais-tu te présenter à nos lecteurs ?

Jean-Marc Raynaud : Je m’appelle Jean Marc Raynaud. J’ai 69 ans. Dans une vie antérieure. J’étais intendant dans un collège. J’habite l’île d’Oléron. Je milite à la Fédération Anarchiste depuis le début des années 1970. Et à la Libre Pensée depuis une petite dizaine d’années. Je suis le cofondateur de l’école libertaire Bonaventure (libertaire, laïque et gratuite). Ce qui nous a valu, en 2004, 4 jours et 4 nuits de garde à vue antiterroriste pour avoir scolarisé les fils de militants d’ETA. Dernièrement, je me suis fait remarquer en écrivant au Président de la République pour lui demander de me déchoir de la nationalité française pour X et Y raisons de l’actualité du moment. Je passe, donc, pour un mauvais sujet.

LR : D’où vient l’idée d’une maison d’édition comme les Éditions Libertaires ?

JMR : Le hasard. Il y a 20 ans, alors que je n’y connaissais rien, je me suis retrouvé bombardé responsable des éditions de la Fédération Anarchiste. J’ai appris sur le tas. C’était passionnant. Au bout de cinq ans, j’ai passé le relais, mais cela me manquait. Aussi, avec une demi­ douzaine de camarades, nous avons décidé de poursuivre l’aventure sous une autre forme. Les Éditions libertaires sont une structure éditoriale libertaire, mais autonome de toute organisation. Depuis maintenant 13 ans, nous avons sorti 200 livres. Notre stratégie éditoriale est claire. Nous éditons tous les genres (essais, histoire, romans. SF, BD, théâtre, féminisme, homo…) dès lors que ces textes s’inscrivent dans une démarche de révolution sociale. Est-il besoin de le préciser, nous travaillons tous gratos, nous faisons imprimer nos livres en France dans une coopérative ouvrière de production, nous refusons les contrats « aidés » comme toute subvention.  Nous sommes libres.

LR : Comment fonctionnent les Éditions libertaires ?

JMR : Tu ne vas pas me croire. Nous n’avons pas de comité de lecture. En tout cas pas au sens habituel du terme. Quand l’une ou l’autre de la bande reçoit un manuscrit ou en sollicite un, il en fait naturellement part à ses petits camarades qui lui donnent leur point de vue. Quand l’un ou l’une d’entre nous, après remarques, critiques ou louanges, est partisan de sortir un livre, personne ne s’y oppose. Nous fonctionnons à la confiance.

LR : Tu as réédité un certain nombre d’ouvrages de libres penseurs ; peux-tu nous en dire plus ? Qu’est-ce qu’un libre-penseur peut trouver aux éditions libertaires ?

JMR : En tant que Libertaires, nous bouffons du curé, du rabbin, de l’imam… tous les jours. Pour autant, nous estimons qu’une société libertaire n’a pas à être une société « ethniquement » pure, peuplée uniquement de libertaires, c’est-à-dire d’athées. Qu’elle fonctionne d’une manière libertaire nous suffit amplement. Dans cette optique, la rencontre avec la Libre Pensée était mathématique.

La Libre Pensée qui est anticapitaliste, antimilitariste, anti­ cléricale… est également porteuse d’une société laïque. Nous sommes, donc, faits pour nous entendre. Nous avons une collection « Propos mécréants ». Une dizaine de titres seulement. Alors, à vos plumes camarades. Notre porte vous est grande ouverte.

LR : Y a-t-il des ouvrages auxquels tu accordes une valeur, disons, sentimentale plus forte et que tu recommandes ? Dans ses enfants, en principe, on n’a pas de préféré, mais peut-être pour les livres, n’en est-il pas de même ?

JMR : Dans nos 200 titres, même si je les aime tous, il y en a trois qui sortent du lot. Pour des raisons différentes. Le premier, c’est Les égorgeurs de Benoist Rey. Un des quatre livres majeurs sur la guerre d’Algérie. En 1960, Benoist avait 20 ans. Il était apprenti-imprimeur. Le cœur à gauche. Service militaire. Fallait-il y aller ou non ? Quand on a 20 ans, on est dans la toute puissance. Il a décidé d’y aller. Très vite il a compris qu’il allait se faire broyer. Refus de porter une arme. Le hasard d’un officier intelligent ou pervers (les deux) lui disant, monsieur Rey, infirmier, cela vous irait ? Oui. Mais, une condition, je vous mets dans les bataillons de chocs. Ainsi, l’infirmier Benoist Rey, en uniforme, mais sans armes, s’est retrouvé sur le front de l’horreur. De l’impensable. Son commando héliporté en haut des collines descendait dans les vallées pour « nettoyer ». Assassinats, viols, vols, humiliations, tortures… Par les engagés comme par les appelés. Benoist a vu tout cela. Il est intervenu maintes fois pour… Il a même piqué des combattants du FLN pour leur éviter une séance de torture supplémentaire. Il est ressorti de tout cela traumatisé. Pour se laver la tête, il a écrit ce livre. De « grands » éditeurs ont refusé son manuscrit. Monsieur, vous êtes un menteur ; l’armée française ne peut agir ainsi. Jérome Lindon, des éditions de Minuit, publia ce livre. Sorti un mercredi, saisi le vendredi. Le Monde, le Canard Enchainé et le Monde libertaire eurent, néanmoins le temps d’en parler. Je m’honore d’avoir réédité ce livre en 1998 et d’avoir, à cette occasion, noué une amitié à nulle autre pareille avec Benoist. J’oubliais, par-delà l’importance de la dénonciation de l’intolérable, ce livre est d’une qualité littéraire à nulle autre pareille. C’est du Camus.

Le second, c’est celui de mon camarade et ami Thierry Guilabert : Les ruines d’Auschwitz ou la journée d’Alexander Tanaroff. Tanaroff était un juif Ukrainien, athée et anarchiste. Il a été déporté au retour de son combat en Espagne chez les libertaires. C’était le père du célèbre mathématicien Alexandre Grothendick. Là encore, un putain de livre, sur le fond, et, cerise sur le gâteau, une écriture magnifique. Thierry est déjà un grand écrivain.

Le troisième c’est Oui nous avons hébergé un terroriste… de trois ans. De moi-même et de mon épouse. Je n’en dirais pas plus.

LR : Tu agis pour un travail en commun des marxistes et des anarchistes, ce qui est une position politique originale et à l’opposé de la tradition française d’un sectarisme bien ancré. Peux-tu en dire quelques mots ?

JMR : Je suis d’abord, et avant tout, un révolté (je ne supporte ni l’insupportable, ni l’intolérable). Je suis, ensuite et en même temps, un militant d’une révolution sociale. L’anarchisme et le marxisme ont tous deux échoué, c’est un fait. Pour autant, les deux cousins germains du communisme n’ont pas dit et fait que des conneries. Les deux ont des choses à dire et à faire dans le désastre sociétal actuel. Pour peu que… Pour peu que les uns et les autres reconnaissent leurs erreurs respectives. Pour peu que les uns et les autres admettent l’évidence qu’ils ont plus de convergences que de divergences. Pour peu qu’ils tirent les conséquences de leur présence commune dans les luttes d’aujourd’hui. Oh, bien sûr, il y a de sérieux contentieux entre les uns et les autres. Et il faudra les aborder. Mais, personne n’est responsable de ses parents et le présent implique de distinguer entre l’essentiel et l’accessoire.

Séparément, nous ne sommes plus rien. Ensemble, cela ne peut être que mieux. D’ailleurs nous sommes déjà ensemble dans les luttes. Alors comment faire avancer les choses ? Je ne crois pas à un cartel d’organisations. Toute institution vise à se pérenniser. Et de ce point de vue toute organisation, à quelques exceptions près, refusera toujours le suicide. Alors, j’en appelle à l’unité à la base. J’en appelle au peuple libertaire et marxiste. Débattons. Voyons ce que nous pouvons faire, ensemble. Et faisons. Nos mai­sons-mères vont faire la gueule. Ce n’est pas grave. Nous allons inventer de nouveaux modes de réflexions et d’organisation. Nos maisons-mères n’y pourront rien et n’auront d’autre choix que de s’y rallier. La Libre Pensée est un laboratoire de cette démarche. Que Dieu lui prête vie (c’est une blague).

Propos recueillis par Jean-Marc Schiappala-raison

La Raison, n°614 septembre/octobre 2016

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